Un peu de lecture
Isabelle Bonillo
monte au front
De: Grégory Cimatti dans Culture 20/06/26 | Publié le 21/06/26

Photos : fred burnier
Connue pour sa relecture des
classiques de la littérature qu’elle joue seule en scène, la comédienne et
dramaturge s’empare ce coup-ci d’un texte qui parle d’engagement, à travers
celui d’une jeune femme dans la guerre en Ukraine.
Quand elle décroche le
téléphone, elle balance un «ça va, ça se bat». Avec Isabelle Bonillo, 62 ans,
ce n’est pas une formule de style mais bien une philosophie de vie, ainsi
qu’une manière d’aborder le théâtre. Ce goût pour la résistance, elle le tient de
ses parents, vifs partisans de la décentralisation française des années
1970-1980, qui voyaient leur art comme un moyen de créer du lien social et la
culture comme un terreau propice au développement d’un esprit critique. Un
héritage dont elle va s’emparer et qu’elle prolongera en créant, en 1996, le
T-âtre IBonillo, articulé autour de trois points : l’itinérance, l’inventivité
et la démocratisation, symbolisés par son Ford Transit qui, en deux temps trois
mouvements, se transforme en camion-chapiteau à travers lequel elle défend son
indépendance.
Entre la Suisse et le
Luxembourg, nombreux sont ceux qui ont applaudi sa gouaille et son jeu
hyperactif, séduits également par ce qu’ils racontent en creux. Ainsi, quand
elle s’empare de deux classiques de Molière, L’Avare et Le
Misanthrope, c’est pour raconter la crise financière et l’égoïsme qui
divise. Idem avec Les Misérables de Victor Hugo qui, toujours dans un
seul en scène, lui permet d’évoquer la précarité croissante. Mais parfois, les
métaphores ne suffisent pas, et la dramaturge met alors les pieds dans le plat
pour soulever les «problématiques contemporaines». À l’époque, déjà, elle avait
questionné l’exil (Aube noire sur la plaine des Merles) et plus
récemment, dans une rare approche autobiographique, les conditions mêmes de son
métier (Pourquoi faire du théâtre en camionnette?). «Tout est politique!» Fidèle au festival d’Avignon
et à l’espace Saint-Martial – à défaut, comme ce fut le cas par le passé, de
pouvoir y poser son véhicule –, elle y propose cette année un sujet
d’actualité, qui agite l’Europe depuis plus de quatre ans : la guerre entre
l’Ukraine et la Russie, dont les échos portent jusqu’au Grand-Duché et sa
Philharmonie, sujet une nouvelle fois de colères partisanes avec la venue, en
tout début de semaine, d’Anna Netrebko, soprano russe décrite comme étant un
«soutien» de Vladimir Poutine. Depuis Lausanne où «élue», elle secoue le
conseil municipal avec ses idées «très à gauche», elle découvre la polémique
sans y prendre part : «Moi, je suis humaniste, ce qui implique d’avoir de la
souplesse, témoigne-t-elle. Car derrière un simple discours, la réalité, elle,
est souvent bien plus complexe». «Il n’y pas de vérité, que des convictions!»,
lâche-t-elle.Se méfiant des raccourcis et
des bavardages rudimentaires qui font le nid et la rhétorique de «l’extrême
droite», elle pour qui «tout est politique» préfère ouvrir le débat et éviter
ainsi la polarisation. C’est ce qu’elle compte à nouveau faire avec la pièce Volia,
mot ukrainien qu’on pourrait traduire par «volonté» ou «liberté». C’est aussi
le titre du livre d’Anastasia Fomitchova publié chez Grasset (prix André
Malraux Littérature engagée en 2025), dans laquelle cette jeune femme, alors
étudiante à Paris, raconte son engagement dans la résistance dès 2017,
notamment auprès du Bataillon des Hospitaliers. De l’horreur, aussi, qu’elle a
vécue sur le champ de bataille. Isabelle Bonillo, elle, en fait un «théâtre
documentaire» qui redonne chair et corps aux disparus, et perce le blindage de
l’innommable.
Jusqu’où va-t-on pour
défendre ses idées, son pays?À travers ce «récit
personnel», évidemment, c’est l’Histoire, parfois violente, entre l’Ukraine et
l’ancienne URSS, qui est rappelée : la grande famine orchestrée par Staline, la
«nomenklatura» soviétique ou encore la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.
Même si la comédienne l’aborde avec des pincettes : «Je fais la part des
choses, et j’essaie d’éviter les stéréotypes. Oui, l’Ukraine a eu raison de se
défendre, mais derrière ce conflit, il y a également toutes les tractations de
l’OTAN. Il m’aurait fallu un second spectacle pour aborder tout ça!». Elle
précise par ailleurs qu’Anastasia Fomitchova en parle «peu» dans son livre et
qu’elle même se pose des questions sur les «oligarques» qui sont à la tête de
son pays. «Elle n’est pas dans une défense totale et aveugle», explique la
comédienne.
Arlequin des planches Non, pour elle, Volia est
d’abord un moyen d’évoquer l’engagement, particulièrement «par les temps qui
courent» avec la montée du fascisme. Ou comment une jeune chercheuse en
science-politique, installée en France, décide de partir sur le front. «Elle a
un double discours : d’une part, elle est catégorique, affirme qu’elle n’avait
pas d’autres choix que d’y aller», explique-t-elle, précisant qu’une partie de
la famille d’Anastasia Fomitchova, dont son père, vivent encore à Kiev.
«D’autre part, il lui arrive de se demander pourquoi elle le fait, qu’elle est
dingue, qu’elle peut mourir à tout instant», prolonge-t-elle. Dans son besoin
de venir en aide «aux plus fragiles» en tant qu’infirmière de combat bénévole,
elle a d’ailleurs été blessé à l’oreille interne. «Ça pourrait mal finir cette
affaire», souffle la comédienne.

Déjà montrée à Lausanne
début juin, la pièce, «poignante», plonge dans les affres de la guerre «avec
quelqu’un qui le vit vraiment». Ce qui change de ses précédentes
représentations, plus enjouées. «Là, quand je joue, on pourrait entendre le
bruit d’une mouche qui vole!», rigole-t-elle, concédant toutefois au public
quelques moments d’humour, dans lequel il s’engouffre immédiatement «pour
prendre de la distance». Elle aussi y arrive, Arlequin des planches «capable de
tout interpréter». «Je pourrais même jouer le dictionnaire s’il le fallait!».
Cela dit, elle reconnait que ce texte la marque au fer rouge, elle qui a des
copains partis pour Gaza sur les flottilles. «Jusqu’où va-t-on pour défendre
ses idées, son pays?», se questionne-t-elle. Isabelle Bonillo se verrait bien,
sans certitude, «monter aux barricades», elle qui ne joue pas sa vie, mais «sa
survie» depuis longtemps au théâtre.
«Volia» Espace Saint-Martial – Avignon.
Du 4 au 25 juillet, 20h50
A tout bientôt!CO 🐾
Isabelle Bonillo monte au front
De: Grégory Cimatti dans Culture 20/06/26 | Publié le 21/06/26
Photos : fred burnier
Connue pour sa relecture des classiques de la littérature qu’elle joue seule en scène, la comédienne et dramaturge s’empare ce coup-ci d’un texte qui parle d’engagement, à travers celui d’une jeune femme dans la guerre en Ukraine.
Quand elle décroche le téléphone, elle balance un «ça va, ça se bat». Avec Isabelle Bonillo, 62 ans, ce n’est pas une formule de style mais bien une philosophie de vie, ainsi qu’une manière d’aborder le théâtre. Ce goût pour la résistance, elle le tient de ses parents, vifs partisans de la décentralisation française des années 1970-1980, qui voyaient leur art comme un moyen de créer du lien social et la culture comme un terreau propice au développement d’un esprit critique. Un héritage dont elle va s’emparer et qu’elle prolongera en créant, en 1996, le T-âtre IBonillo, articulé autour de trois points : l’itinérance, l’inventivité et la démocratisation, symbolisés par son Ford Transit qui, en deux temps trois mouvements, se transforme en camion-chapiteau à travers lequel elle défend son indépendance.
Déjà montrée à Lausanne début juin, la pièce, «poignante», plonge dans les affres de la guerre «avec quelqu’un qui le vit vraiment». Ce qui change de ses précédentes représentations, plus enjouées. «Là, quand je joue, on pourrait entendre le bruit d’une mouche qui vole!», rigole-t-elle, concédant toutefois au public quelques moments d’humour, dans lequel il s’engouffre immédiatement «pour prendre de la distance». Elle aussi y arrive, Arlequin des planches «capable de tout interpréter». «Je pourrais même jouer le dictionnaire s’il le fallait!». Cela dit, elle reconnait que ce texte la marque au fer rouge, elle qui a des copains partis pour Gaza sur les flottilles. «Jusqu’où va-t-on pour défendre ses idées, son pays?», se questionne-t-elle. Isabelle Bonillo se verrait bien, sans certitude, «monter aux barricades», elle qui ne joue pas sa vie, mais «sa survie» depuis longtemps au théâtre.
Du 4 au 25 juillet, 20h50
A tout bientôt!CO 🐾










